L'olivier et les rapports biodiversité-société

L'Olivier: un exemple concret de l'histoire des rapports de synergie

non sans tension entre biodiversité et société


Eliane Le Dantec, Maitre de Conférences en Sociologie

Université de Perpignan Via Domitia, département de sociologie, 52 avenue Paul Alduy
66860 Perpignan Cedex 9


Un autre article sur l'olivier a été publié sur ce site : 1er article disponible en cliquant ici.


Dans la littérature, l'olivier est abordé assez systématiquement à partir de deux thématiques privilégiées : sa symbolique immémoriale et son économie millénaire. Il est d'ailleurs intéressant de noter qu'aujourd'hui ces deux thématiques, loin de s'exclurent, se combinent pour valoriser un progrès continu sous contrôle. C'est ainsi que la symbolique immémoriale de l'olivier source de paix et d'éternité, de vie et de lumière est réinvestie par les formes modernes de son économie millénaire en source de qualité et de compétitivité, de goût et de plaisir.


La mise en mots de l'olivier – l'une des grandes figures de la biodiversité dans le bassin méditerranéen1 – reflète particulièrement bien l'histoire de notre manière occidentale d'aborder les rapports nature/culture et, en conséquence, la compréhension que nous avons de l'auto-éco-organisation du vivant et de son inscription dans notre propre organisation humaine (MORIN, 2011). Par contre, le travail et les travailleurs de l'olivier, comme ses usages/consommations et ses usagers/consommateurs, sont généralement absents de cette mise en mots.


Le travail en train de se faire pour parvenir à une oléiculture diversifiée et de qualité, qui plus est, préoccupée de développement durable telle qu'on la vante actuellement reste largement opaque. Il en est de même de la cohabitation contemporaine, dans ses ressorts tant subjectifs qu'objectifs, entre l'olivier organisme végétal et l'homme usager/consommateur. Nos lectures ne nous apprennent pas grand chose sur la façon et le degré dont la symbolique immémoriale de l'olivier imprègne le « travailler » (de la plantation à la commercialisation en passant par la transformation) et les usages/consommations qui en découlent. Nos lectures laissent dans l'ombre l'influence de cette symbolique de l'olivier dans la construction du rapport des travailleurs et des usagers/consommateurs à la biodiversité. Nous n'avons pas de connaissances de l'impact, sur ce rapport, d'une économie millénaire renouvelée, affirmant relever les défis de la mondialisation tout en revendiquant apporter sa contribution à la préservation de notre environnement naturel (BENHAYOUN et LAZZERI, 2007).


Comme cela peut être fait pour tout « travailler » et tout « usage/consommation », il nous paraît intéressant, ci-après, de relever quelques points susceptibles d'interroger les modalités à travers lesquelles ceux propres à l'olivier, à la fois, agissent sur l'état de la biodiversité et conditionnent le niveau de bien être humain. En partant de l'olivier, la réflexion à laquelle nous souhaitons contribuer est que le maintien de la biodiversité et la recherche d'un bien être humain vont de pair, que la finalité écologique ne peut être isolée des autres finalités de la vie en société comme la recherche de la qualité de vie, de l'égalité, de la liberté et de la sociabilité solidaire (GENEREUX, 2009) ; à condition, bien sûr, d'envisager l'efficience écologique et l'efficience sociale de manière indissociable.

Olivier au Jardin méditerranéens du Mas de la Serre

Olivier au Jardin méditerranéen du Mas de la Serre


L'OLIVIER : UN RÉVELATEUR DE L'HISTOIRE DES RAPPORTS ENTRE NATURE ET CULTURE


Le lexique propre à la thématique de la symbolique immémoriale de l'olivier s'enracine dans une conception de la nature dotée d'une disposition longtemps incontestée à distribuer avec équité entre les humains et les non-humains « le foisonnement des habiletés techniques, des habitudes de vie et des manières de raisonner » (DESCOLA, 2005). Il a longtemps relevé d'une mise en ordre du monde où la nature, à la fois et sans partage, unifie les choses les plus disparates et fixe la fonction de chacune.


Lors de la création du monde, telle qu'elle est relatée par la Genèse, l'olivier est « l'Arbre premier ». Fruit d'un double acte divin de création et de nomination, l'olivier est déterminé par des qualités qui participent à l'élaboration, via des images et des sentiments, de la vision que les humains se font du monde et qui, contextualisées et non sans ajustements, se transmettent de génération en génération.


Conforté par son statut d'« Arbre premier », l'olivier est devenu emblématique d'un ensemble de qualités positives variant selon les lieux et les moments. Retenons par exemple que l'olivier symbolise :


- la paix, la réconciliation et la bénédiction dans la religion chrétienne,
- la lumière qui brille et qui guide les hommes dans la religion musulmane,
- la renaissance, l'espoir, la lumière et la chaleur dans la religion juive.


Outre d'être à l'épicentre des représentions du monde élaborées par les trois grandes religions monothéistes, l'olivier symbolise également :


- la paix, l'abondance, la gloire et le triomphe chez les Grecs,
- la force au Proche Orient,
- un antipoison en Chine méridionale,
- la réussite sociale au Japon.


Nous le constatons, la symbolisation de l'olivier renvoie autant à des pratiques permises par l'usage notamment de son huile (source de lumière et de chaleur ou de vertus thérapeutiques) qu'à des valeurs aux connotations diverses (la paix, la réconciliation, la renaissance, l'espoir, la gloire, le triomphe, l'abondance, la réussite), les unes et les autres souvent imbriquées. Cette symbolisation s'est adaptée à la substitution de l'ordre temporel historique à l'ordre temporel immémorial.


Ainsi, à partir du 16ème siècle, alors que la nature devient un domaine d'objets régis par des lois autonomes établies par la pensée scientifique, comme les autres organismes vivants, l'olivier rencontre certes la créativité des activités humaines contribuant à sa valorisation comme ressource mais aussi leur arbitraire dont les effets négatifs sur la biodiversité sont juste discrètement suggérés dans la dimension développement durable qu'il convient, depuis peu de temps, de prendre en compte.


C'est dans ce contexte contradictoire que l'économie millénaire de l'olivier se modernise en décuplant et rationalisant ses potentialités. L'organisation humaine, forte de sa capacité culturelle à décrire l'ordre de la nature, lui impose ses prescriptions sans véritablement appréhender le risque d'épuisement de la nature. L'assise particulièrement résistante de la symbolisation de l'olivier dans le registre éthique l'emporte toujours largement dans les imaginaires sociaux, empêchant d'envisager les menaces qui peuvent peser sur son existence comme composante de la biodiversité ; ce d'autant que dans ses formes les plus récentes, son économie nous promet santé et jeunesse2 , se conformant ainsi aux codes contemporains d'un « bonheur (avant tout) consommable » (LIPOVETSKY, 2006).


Les études les plus récentes traitant de l'économie de l'olivier mettent surtout en avant les dispositions permettant l'amélioration de la qualité des productions afférentes afin de garantir au mieux leur compétitivité. Le leitmotiv prégnant qu'est la recherche concomitante de qualité et de compétitivité des produits ne fait que peu de place – voire aucune – à des démarches susceptibles de penser la qualité comme moyen de préserver l'olivier, d'une part, comme composante de la biodiversité et, d'autre part, comme élément du « bien faire son travail » dans les règles de l'art dont l'un des critères d'évaluation pourrait être justement sa contribution au maintien de la biodiversité. En s'engageant dans de telles démarches, il nous paraît possible d'ouvrir une réflexion sur ce que pourrait être une « compétence au souci de la biodiversité » en situation de travail et de consommation.


L'OLIVIER, SES « TRAVAILLER » ET USAGES/CONSOMMATIONS : DES ENJEUX ÉCOLOGIQUES ET SOCIAUX A IDENTIFIER


Ainsi que nous l'avons mentionné ci-avant, pour procéder à cette identification, la littérature disponible ne nous est pas d'un grand secours. Par contre, notre sensibilité professionnelle aux méthodes de la sociologie nous autorise à tenter d'isoler et d'articuler les axes de réflexion requis par cette identification afin d'en faire la trame d'un guide d'entretien semi-directif dont la passation serait destinée à des travailleurs de la filière oléicole dans sa diversité de métiers et de fonctions aussi qu'à des usagers/consommateurs des produits issus de celle-ci, des plus bruts aux plus transformés. Dans cette optique :


Tout d'abord, il nous paraît important de pouvoir repérer la présence du lexique propre à la symbolique immémoriale de l'olivier dans la manière de dire leur « travailler » et leur « usage/consommation » par les travailleurs de la filière oléicole et les usagers/consommateurs des produits de cette filière. Ainsi :


- quels en sont les mots phares ?, à quelles pratiques et valeurs renvoient-ils en priorité ?, la définition qu'ils en donnent relève-elle de l'explicite ou de l'implicite ?, , qu'en est-il de son ampleur ?,
- avec quels mots du lexique moderne de l'économie millénaire de l'olivier cohabitent-ils ?, quelle est le poids respectifs des deux lexiques ?, sur quels aspects et valeurs s'opposent-ils et/ou se combinent-ils ?…
- quels sont les mots du lexique contemporain de l'écologie présents dans les discours recueillis et avec quelle ampleur ?, comment s'articulent-ils aux mots des deux autres lexiques au regard de leur capacité à constater les mauvaises pratiques d'aujourd'hui et à en prescrire les bonnes pour demain ? ces mots ont-ils une dimension prescriptive en termes de « bien faire », de « ce qui devrait être fait »…


Ensuite, sur la base des informations regroupées lors de cette première étape de repérage lexical, outre de pouvoir mesurer la plus ou moins grande étendue en quantité et en qualité des lexiques de référence, il conviendra de saisir l'opportunité de pouvoir faire un point analytique sur le degré de compréhension que les enquêtés, qu'ils soient travailleurs de la filière oléicole ou usagers/consommateurs des produits de celle-ci, ont de l'auto-éco-organisation du vivant et de son inscription dans notre propre organisation humaine. Notamment, il conviendra de vérifier :


- s'ils pensent ou non les modalités et les enjeux actuels de la cohabitation entre l'olivier organisme végétal et l'homme usager/consommateur : si oui, en quels termes,
- s'ils pensent ou non la recherche de la qualité de vie comme un objectif des sociétés humaines ; s'ils la pensent, comment la définissent-ils et quelles sont les conditions de son effectivité,
Notre idée est de pouvoir apprécier jusqu'à quel point des personnes en contact, via leur travail ou leurs usages/consommations, avec l'une des plantes emblématiques du bassin méditerranéen qu'est l'olivier :
- parviennent à relier des enjeux de biodiversité et des enjeux de bien être humain dans une même vision du monde en train de s'élaborer,
- participent à la construction d'un nouveau métarécit fédérateur où la préoccupation conjointe pour le présent et le futur de l'environnement naturel et de la société s'impose comme décisive politiquement et culturellement.

Fleurs d'Olivier

Fleurs d'Olivier


Au plan descriptif, la finalité de notre démarche est de commencer à penser la question de la biodiversité comme paramètre incontournable de l'évaluation des sociétés humaines sous l'angle du « bien faire société » et, en conséquence, sous l'angle du « bien faire son travail » comme du « bien consommer » au sens d'une consommation vecteur de confort de vie mais aussi d'efficacité écologique et sociale. Au plan prescriptif, elle repose sur le point de vue suivant lequel l'impératif du maintien de la biodiversité pour la survie des sociétés humaines suppose, non pas une rupture radicale avec le développement, mais l'ouverture d'une réflexion de fond sur le type de développement le plus propice, à la fois, à la nature et à la société, la nature étant dans la société et la société dans la nature au sens d'un fait devenu intangible au fil de l'évolution.

 

1- En 2006, le bassin méditerranéen concentrait 90 % des 900 millions d'oliviers cultivés : 309 millions en Espagne, 238 en Italie, 170 en Grèce, 72 millions au Portugal et 7 millions en France (BENHAYOUN et LAZZERI, 2007).

2- Les potentialités de l'olivier en cosmétique semblent élevées ; ses composants anti-âge sont considérés comme particulièrement prometteurs dans ce domaine (la vitamine A en tant que régénérant cellulaire ou encore la vitamine E et ses vertus anti oxydantes).


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES


BENHAYOUN, G., LAZZERI, Y. 2007, L'olivier en Méditerranée. Du Symbole à l'économie, Paris, l'Harmattan.
DESCOLA, Ph. 2005, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard.
GÉNÉREUX, J. 2008, La dissociété, Paris, Points Essais, Le Seuil.
LIPOVETSKY, G. 2006, Le bonheur paradoxal. Essai sur la société d'hyperconsommation, Paris, Gallimard.
MORIN, E. 2011, La voie. Pour l'avenir de l'humanité, Paris, Fayard.