Diversité des espèces


Le climat méditerranéen est caractérisé par une période sèche, plus ou moins longue en fonction de la latitude. Les végétaux ont développé de nombreuses adaptations morphologiques pour faire face à ces périodes de rareté de la ressource en eau. Beaucoup d'entre elles sont dites "xérophiles" (xeros signifie sec en grec).

 

Adaptations racinaires

Beaucoup de plantes Méditerranéennes ont développé des systèmes racinaires profonds et étendus, permettant d'aller rechercher l'eau dans la profondeur du sol. Parfois, un système racinaire de surface développé permet de récupérer immédiatement l'eau des pluies rares et peu abondantes. A titre d'exemple, les buis et chênes kermès possèdent de tels systèmes racinaires très profonds.

 

Adaptations des tiges

Les tiges de nombreuses plantes Méditerranéennes sont fortement sclérifiées, permettant de limiter au maximum des pertes d'eau au niveau de cet organe. C'est le cas par exemple chez la Salsepareille, une liane dont les tiges sont particulièrement coriaces.

La Salsepareille, Smilax aspera

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Chez de très nombreux cactus et euphorbes, on remarque l’existence de côtes longitudinales sur les tiges qui permettent de créer des ombres passagères évitant à certaines parties de la surface de la plante permettant d’éviter régulièrement une exposition trop directe au soleil.

Euphorbe Euphorbia tetragona (Laure Andrieux)
Tiges à côtes longitudinales chez un cactus

 

 Adaptations des feuilles

Certaines espèces méditerranéennes ont des feuilles réduites voire absentes, limitant ainsi les pertes d'eau. C'est le cas par exemple du Genêt d’Espagne (Spartium junceum), ou de nombreuses les plantes grasses (famille des Crassulacées, Cactus,...), mais aussi du thym, de la lavande, de l'euphorbe. La photosynthèse est alors souvent principalement ou uniquement assurée par des tiges modifiées.

Figuiers de Barbarie Opuntia ficus-indica présentant des raquettes, tiges modifiées (F Veinante)   Raquettes de Figuier de Barbarie Opuntia ficus-indica (F.Veinante)
Figuiers de Barbarie Opuntia ficus-indica présentant des raquettes, tiges modifiées (F Veinante)

 

 

Le pin parasol (Pinus pinea) possède des feuilles réduites ou aiguilles, limitant aussi la surface foliaire exposée au soleil.

Pin parasol Pinus pinea (Diane Sorel) Aiguilles de Pin Parasol Pinus pinea (Laure Andrieux)
Gauche : Pin parasol Pinus pinea (Diane Sorel) - Droite : Aiguilles de Pin Parasol Pinus pinea (Laure Andrieu)

 

 

Certaines feuilles (comme celles du houx Ruscus asculeatus, de l'apténie, de chêne kermès, des genévriers,....) ont une cuticule très importante, leur donnant un aspect cireux. Cette cuticule importante limite les pertes d'eau par évaporation. Cette adaptation est d'autant plus importante que ces feuilles sont généralement persistante l'été.

Un houx méditerranéen, Ruscus asculeatus Aptenia sp. (Crassulacée)
Gauche : Un houx méditerranéen, Ruscus asculeatus - Droite : Aptenia sp. (Crassulacée)

 

 

La localisation et la protection des stomates constitue aussi une adaptation morphologique permettant de limiter l'évapotranspiration. Certaines plantes ont leurs stomates localisés dans des cavités, ou bien uniquement sur la face inférieur de la feuille, comme l'Oyat (Psamma arenaria) ou le Laurier rose (Nerium oleander). D'autres enfin ont développé des pilosités foliaires importantes, permettant de retenir l'eau, comme l'euphorbe Euphorbia tetragona.

Le Laurier rose, Nerium oleander
Le Laurier rose, Nerium oleander

 

D'autres plantes ne présentent que la tranche de leur feuille dans la direction des rayons du soleil. L'exemple le mieux documenté est celui du micocoulier. Plus souvent, elles enroulent les feuilles aux heures les plus chaudes de la journée; comme le thym ou le brachypode rameux.

Le micocoulier, Celtis australis

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Stockage de l'eau 

Autre stratégie possible: le stockage de l'eau dans les cellules des plantes. C'est une stratégie adoptée par les plantes aux feuilles charnues ou bien par les plantes dites "grasses", comme les sedum ou les  cactus.

Sedum sp. (Stan Shebs, wikimedia commons)

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Présence de poils

La présence de poils chez les plantes de méditerranée est aussi interprétée comme une adaptation à la sécheresse: ils reflètent la lumière, et permettent d'accrocher et de capter les gouttes de rosée le matin. On trouve ces poils chez de multiples plantes en Méditerranée : le chêne pubescent, le ciste cotonneux,... Le chêne vert et l'olivier présentent ces poils sur leur face inférieure, ou ils protègent l'entrée de stomates, permettant un degré supplémentaire de régulation de la transpiration.


Adaptations du port

Certains végétaux adoptent également une forme dense et compacte qui réduit leur surface exposée aux rayons du soleil et donc limite l’évapotranspiration. Les feuilles peuvent se réduire ou s’enrouler comme chez la lavande (Lavandula stoechas), ou le ciste Cistus albidus.

Lavande Lavandula stoechas (Diane Sorel) Forme dense et compact du Ciste cotonneux Cistus albidus (F.Veinante)
Gauche : Lavande Lavandula stoechas (Diane Sorel) - Droite : Forme dense et compact du Ciste cotonneux Cistus albidus (F.Veinante)

 



Sous l’effet de la chaleur, les plantes transpirent l’eau pour assurer la circulation des sèves, et/ou perdent de l'eau par évaporation. Cette évapotranspiration est fonction du rayonnement solaire et donc de la chaleur qui arrive à la surface de la terre. Ainsi, dans les régions méditerranéennes où les températures au sol peuvent être très élevées à la saison chaude, les plantes ont développé au cours de l’évolution des stratégies pour conserver l’eau, minimiser ou éviter l’évapotranspiration.

Stomates sur une surface folaire (E. Boutet, wikimedia commons)
Stomates sur une surface folaire (E. Boutet, wikimedia commons)

 

Régulation de l'ouverture des stomates

Les stomates, par lesquels la plante transpire et absorbe le CO2 nécessaire à la photosynthèse, se resserrent en cas de forte chaleur pour éviter les pertes d’eau. Ce mécanisme limite aussi l’entrée du CO2 et donc la réaction de photosynthèse, limitant la croissance des plantes en été. L’aeonium (Aeonium sp.) n’ouvre ses stomates que durant les heures fraiches et humides de la nuit.

Aeonium sp. (Diane Sorel)
Aeonium sp. (Diane Sorel)

 

Un métabolime original: le métabolisme CAM (Crassulacean Acid Metabolism) ou photosynthèse en C4-C3.

La photosynthèse chez les plantes CAM est différée dans le temps. Durant les heures fraîches et humides de la nuit, les stomates sont ouverts, les pertes d’eau par transpiration sont donc limitées, et le CO2 est incorporé par la phosphoénol-pyruvate carboxylase (PEP carboxylase) dans des molécules à 4 carbones comme le malate. Elles ferment ensuite leurs stomates durant la journée, et ce CO2 est libéré par la malate déshydrogénase et incorporé par les mécanismes classiques de la photosynthèse (RUbisco et cycle de Calvin, métabolisme des sucres en C3).

L'avantage de ce type de métabolisme est de limiter les pertes d'eau par la fermeture des stomates durant les heures chaudes de la journée. Ainsi, les pertes d'eau sont 3 à 6 fois moins importantes chez les plantes CAM que chez les plantes en C3. Les plantes CAM évitent également de réaliser la photorespiration qui se produit particulièrement chez les plantes C3.

 

Eviter la saison sèche

Certaine plantes "évitent" tout simplement la saison sèche et « disparaissent » l’été. Elles passent cette période chaude sous forme de bulbe et réapparaissent au printemps suivant. C'est le cas d’Iris germanica par exemple. Quand aux plantes annuelles, elles meurent à l'arrivée de l’été, mais après avoir dispersé leurs graines. Le cycle bisannuel, sur 2 ans, est aussi interprété comme une adaptation à la sécheresse. La première année, les plantes forment une rosette, puis passent l'été et l'hiver au ras du sol. Au printemps suivant, la reproduction a lieu suite à la floraison.

Iris germanica (Isabelle Grosjean-Wikimedia)
Iris germanica (Isabelle Grosjean-Wikimedia)

 

Un autre exemple intéressant est observable chez les Cistes. La floraison chez ces plantes ne dure qu'une journée voir même qu’une demi-journée. En effet, si leurs feuilles sont adaptées pour transpirer peu (poils), ce n'est pas le cas des fleurs qui font perdre beaucoup plus d'eau à la plante.

Ciste - Cistus albidus (Diane Sorel)
Ciste - Cistus albidus (Diane Sorel)

 

 

Les espèces invisibles de la Méditerranée

par Julien Loubet

Publié dans la revue Espèces n°12 - Juin 2014

http://www.especes.org

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Par Julien Loubet

 

Responsable de l’aquarium de Banyuls-sur-Mer

Laboratoire Arago – Biodiversarium

julien.loubet@obs-banyuls.fr

 

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Résumé

                    Le littoral catalan est un paradis pour les naturalistes et les plongeurs qui sont nombreux à venir découvrir l’exceptionnelle biodiversité de ses fonds marins. Ces fonds abritent en effet certaines espèces marines emblématiques comme le mérou brun ou le corb, mais d’autres, aux modes de vies particuliers, échappent aux naturalistes les plus confirmés. Maitrisant à la perfection l’art du camouflage, ces organismes sont quasiment invisibles tant ils sont remarquablement adaptés à leur environnement.


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                    La Côte Vermeille s’étend le long d’un littoral tortueux à l’extrême sud du département des Pyrénées-Orientales. Située à l’interface entre les montagnes pyrénéennes et la mer Méditerranée, elle présente un relief très découpé sur terre comme sous l’eau. Le paysage schisteux sous-marin forme d’impressionnants tombants, épis ou surplombs rocheux parmi lesquels s’implante par endroits le coralligène. La côte rocheuse est entrecoupée de baies et de criques où s’étendent les fonds meubles qui permettent à la posidonie (Posidonia oceanica ) d’y former de véritables prairies sous-marines. Contrairement à d’autres sites en Méditerranée, les substrats durs de la côte catalane ont la particularité d’être composés d’une grande diversité animale, comme la gorgone pourpre (Paramuricea clavata ), le corail rouge (Corallium rubrum ) ou encore l’alcyon méditerranéen (Alcyonium acaule). La présence de cette faune fixée abondante et diversifiée s’explique principalement par le courant liguro-provençal qui, à son entrée dans le golfe du Lion, se charge de particules minérales et organiques issues du Rhône. Ainsi, deux cents kilomètres plus au sud, les espèces marines de la côte catalane bénéficient de ces eaux riches en nutriments. La biodiversité des fonds marins de la Côte Vermeille est exceptionnelle : il est possible de dénombrer près de 1 500 espèces animales ainsi que plus de 500 espèces végétales qui sont toutes inféodées à un habitat en particulier, caractérisé par des contraintes physiques, chimiques et biologiques. Leur distribution dans le milieu s’établit en fonction de nombreux facteurs, principalement l’étagement bathymétrique*, l’hydrodynamisme* et les variations paramétriques saisonnières (fluctuations de la température et de la salinité, essentiellement). Les fonds meubles, les fonds rocheux et de coralligène ainsi que les herbiers de posidonies sont composés de nombreux biotopes* qui abritent une grande part de la biodiversité marine méditerranéenne.


Crevette transparente (Periclimenes aegylios) réfugiée au-dessus de la bouche d’une anémone soleil (Condylactis aurantiaca) (cliché T. Vignaud)


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Dans les fonds meubles de la Côte Vermeille 

 


 

                   Les fonds meubles correspondent aux différents substrats particulaires identifiés en milieu marin. Ils sont répartis en catégories suivant la granulométrie de leurs particules : par exemple, les fonds vaseux sont caractérisés par des particules fines, de taille inférieure à 40 μm alors que les particules du sable grossier sont de taille supérieure à 2 mm. Généralement, de 0 à 30 m de profondeur, les fonds meubles de la Côte Vermeille sont composés de sable grossier et d’un mélange sablo-vaseux entre -20/-30 m et -50 m. Au delà, le plateau continental est recouvert de vase ; il s’y accumule depuis des milliers d’années des particules sédimentaires issues des rejets du Rhône et des autres fleuves français de la façade méditerranéenne. En raison d’une visibilité parfois réduite et de l’uniformisation monotone des fonds, ces biotopes sont peu explorés par les plongeurs. Pourtant, malgré l’absence d’abris – comme il peut en exister sur la côte rocheuse –, une faune très diversifiée colonise ces milieux et tous les groupes d’animaux y sont représentés. Les organismes y vivent aussi bien enfouis (endofaune) qu’à la surface du sédiment (épifaune) et de manière sédentarisée ou mobile. La faune benthique et démersale* qui évolue sur ces fondsmeubles présente aujourd’hui des modes de survie et de prédation particulièrement originaux. Certaines espèces, comme les vérétilles (Veretillum cynomorium) et les plumes de mer (Pennatula rubra), se gonflent d’eau afin de capturer les particules en suspension : ce sont les suspensivores. D’autres, comme le gonfaron (Pagurus prideauxi), sont détritivores et participent au recyclage de la matière en consommant les déchets organiques déposés sur les fonds. Des espèces, dites fouisseuses, explorent les premiers centimètres du sédiment, à la recherche de proies, comme le fait le rouget de vase (Mullus barbatus) à l’aide de ses barbillons. Ces déserts sous-marins, qui au premier coup d’oeil semblent sans vie, abritent bien des trésors…

 


 

Les fonds meubles (Cliché: Pascal Romans, OOB-UPMC)


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Uranoscopus scaber (aquarium de Banyuls-sur-Mer, Biodiversarium, cliché J. Loubet/OOB-UPMC)

 

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Focus : Le serpenton imberbe

(Dalophis imberbis, Delaroche, 1809)

Pour découvrir le serpenton, il vous faudra surveiller avec beaucoup d’attention les fonds sableux peu profonds et, surtout, plonger de nuit. En effet, ce poisson téléostéen reste entièrement ensablé pendant la journée et laisse seulement entrevoir sa tête lorsqu’il se sent en sécurité. Au moindre danger, le serpenton reculera dans le substrat et il y disparaîtra entièrement. Malgré ses 150 cm de long, sa morphologie lui permet de se déplacer aisément entre les grains de sable. Anguilliforme et de petite corpulence, il présente de fines nageoires anale et dorsale, deux nageoires pectorales stabilisatrices ainsi que deux petits orifices respiratoires qui lui permettent de s’oxygéner entre les grains de sable. Carnivore, ce poisson peut se déplacer rapidement en ondulant son corps comme le fait un serpent. Les narines à l’affût de toute odeur, il attaquera sans hésiter de petits animaux. Maintenu à l’aquarium de Banyuls-sur-Mer avec d’autres poissons, le serpenton est plutôt téméraire et n’hésite

pas à se frotter à de gros poissons plats pour obtenir son repas.

 

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Focus: Le crabe honteux ou calappe

(Calappa granulata, Linnaeus, 1758)

Ce crabe nocturne, endémique de la Méditerranée, vit ensablé sur tout type de fond meuble dès lors qu’il peut s’y enfouir facilement. Vous comprendrez donc que le croiser en pleine journée en train de se déplacer n’est pas chose courante. Bien qu’il fréquente principalement des profondeurs comprises entre 100 et 400 m, il est parfois observable dès 20 m. Le calappe se nourrit essentiellement de coquillages qu’il ouvre en s’aidant de ses maxillipèdes, pattes modifiées permettant la mastication. Il présente un corps bombé et de petites pattes qui lui permettent de ne parcourir que de courtes distancess. Craintif, le calappe s’ensable à la moindre alerte et remonte ses deux pinces en direction des yeux, d’où son nom de “crabe honteux”. Malgré sa morphologie plutôt massive, il est étonnant de voir avec quelle rapidité il est toutefois capable de se désensabler pour attraper une proie. À l’aquarium de Banyuls-sur-Mer, les calappes sont maintenus avec d’autres crustacés, ce qui provoque parfois certains conflits au moment du nourrissage. Pour assurer son repas, le crabe honteux se désensable rapidement puis bondit sur la proie inerte distribuée ; il l’entoure ensuite de ses pinces et de ses pattes et pourra désormais la dévorer tranquillement, sans avoir à la partager.



Calappa granulata (aquarium de Banyuls-sur-Mer,

Biodiversarium, cliché J. Loubet/OOB-UPMC).

 

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Les indispensables herbiers de posidonies

 

Les fonds sableux et sablo-vaseux de la côte catalane accueillent par endroits, et jusqu’à 30 m de profondeur, des herbiers de posidonies (Posidonia oceanica). Cet organisme n’est pas une algue mais une véritable plante à fleurs, endémique de la Méditerranée et protégée en France depuis 1988. Ces plantes sont indispensables au cycle de vie de nombreuses espèces marines en leur garantissant protection et alimentation. Les feuilles de la posidonie représentent une source de nourriture pour un certain nombre d’espèces telles que les saupes (Sarpa salpa) ou les oursins comestibles (Paracentrotus lividus). Le feuillage dense des herbiers et les interstices qu’offrent leurs rhizomes permettent aux juvéniles d’échapper à leurs prédateurs. Chaque compartiment d’un herbier est exploité par une multitude d’organismes et ce sont près de 25 % des espèces connues de Méditerranée occidentale qui y sont observées ! Sur les feuilles de posidonies se fixent des espèces épiphytes*, tel le bryozoaire de la posidonie (Electra posidoniae) ou l’hydroméduse cladonema (Cladonema radiatum) qui accèdent ainsi à la pleine eau et à la lumière. La matte, structure racinaire de l’herbier comblée au fil du temps par des sédiments, abrite de petits arthropodes, vers ou échinodermes. Sur les zones sédimentaires proches de l’herbier évolue l’holothurie tubuleuse (Holothuria tubulosa) qui joue un rôle essentiel en consommant les déchets organiques générés par l’activité de ce remarquable écosystème. De nombreux poissons téléostéens vivent au sein des herbiers ; la famille des labridés y est largement représentée. Cette concentration de proies attire des prédateurs tels que la seiche (Sepia officinalis) ou le serran écriture (Serranus scriba). Les herbiers de posidonies sont de véritables îlots de biodiversité dans lesquels se développent aussi des espèces protégées comme la grande nacre (Pinna nobilis) ou les hippocampes (Hippocampus spp).

 

 

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Focus: La grande hippolyte

(Hippolyte inermis, Leach, 1816)

La grande hippolyte est une petite crevette de 4 cm qui vit, en Méditerranée, au milieu des herbiers de posidonies. Malgré ses petites mensurations, elle est qualifiée de grande hippolyte en raison d’une taille nettement supérieure à celles des autres espèces du même genre. Son corps très élancé se termine par un long rostre, caractéristique de cette espèce parmi les hippolytidés. Le plus remarquable est sans conteste sa coloration qui lui permet de “disparaître” lorsqu’elle se trouve sur une feuille de posidonie. L’hippolyte présente une robe verte, parfois parsemée de taches mauves, qui imite à merveille la coralline qui colonise parfois les phanérogames. Lorsque cette crevette fréquente des algues plus foncées, elle présente une livrée plus sombre. Contrairement à d’autres crevettes, l’hippolyte ne change pas de couleur, mais trouve un lieu de vie au milieu duquel elle pourra se fondre facilement. Cette crevette se nourrit de végétaux, mais aussi des micro-organismes qui vivent dessus.

 

 

Hippolyte (Hippolyte sp.) agrippée à une feuille de posidonie (Posidonia oceanica).

L’herbier de posidonies constitue son principal milieu de vie sur la Côte Vermeille (cliché Montse grillo).

 

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Focus: L’élysie timide

(Elysia timida, Risso, 1818)

Cette petite limace d’un peu plus d’un centimètre vit près de la surface, sur des algues calcifiées, au milieu de végétaux ou dans les herbiers de posidonies. Très répandue, l’élysie timide se nourrit d’algues comme les acétabulaires (Acetabularia acetabulum), les padines (Padina pavonica) ou les algues du genre Codium. Cette limace est blanche, translucide et ponctuée de points rouges. Le plus remarquable est sans conteste l’origine de la coloration verte présente sur la partie dorsale de l’animal. En effet, lorsque l’élysie se nourrit d’algues, elle conserve dans une partie de son système digestif les chloroplastes* qui proviennent de ces dernières ; ceux-ci donnent cette couleur verte, mais permettent aussi de récupérer et d’utiliser les produits issus de la photosynthèse. Plus remarquable encore, cette limace régule la photosynthèse de ces algues qu’elle abrite. Selon ses besoins, elle rabat plus ou moins ses parapodes (lamelles latérales), régulant ainsi les interactions entre les chloroplastes et la lumière. Cette association, aisément comparable à celle qu’il existe entre les coraux et leurs algues symbiotiques (zooxanthelles), peut être ainsi qualifiée de véritable symbiose ! (voir Espèces n° 9)


Élysie timide (Elysia timida) au sein d’un enchevêtrement d’algues

(cliché T. Vignaud).

 

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Dans la diversité des fonds rocheux

Le relief torturé que l’on observe tout au long de la Côte Vermeille crée de remarquables paysages sous-marins

schisteux (roche principale des Pyrénées). Les zones médiolittorales et supralittorales, où déferlent les vagues, abritent de nombreuses algues calcaires encroûtantes ainsi que certains organismes capables de résister aux conditions rigoureuses de ce milieu. Par exemple, les patelles (Patella vulgata) s’agrippent fermement aux rochers alors que la dyctiote (Dictyota dichotoma), algue brune, subit le mouvement des vagues. Sous la surface, la zone infralittorale présente de nombreux biotopes en raison de la diversité de ses structures rocheuses (tombants, surplombs, épis, etc.), mais aussi de l’amplitude thermique annuelle, de la courantologie et, surtout, de la luminosité. Ces facteurs et d’autres, tels que la sédimentation ou la compétition entre organismes, ont une influence sur la distribution des espèces. En effet, la partie supérieure de la zone infralittorale, lumineuse, est principalement constituée d’algues saisonnières qui ne laissent que peu de place à la faune fixée pour s’implanter, surtout au printemps et en été, lorsque la température et la durée d’ensoleillement s’accroissent. À l’inverse, dans les zones moins exposées à la lumière, plus en profondeur ou sous un surplomb rocheux, vivent des organismes fixés, comme l’anémone encroûtante jaune (Parazoanthus axinellae), l’ascidie rouge (Halocynthia papillosa) ou l’éponge pierre (Petrosia ficiformis). Dans les nombreux abris qu’offre le milieu rocheux, se cachent les espèces nocturnes venues échapper à la lumière du jour. Les congres (Conger conger), murènes communes (Muraena helena) ou rascasses (Scorpaena spp.) figurent parmi les plus connues d’entre elles, mais il y en a de plus petites, plus discrètes, qui méritent tout autant d’être observées.

 
Les fonds rocheux
(cliché P. Romans/ OOB-UPMC)
 
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Focus: Le porte-écuelle

(Lepadogaster lepadogaster, Bonnaterre, 1788)

Pas besoin de savoir nager pour observer ce petit poisson téléostéen. En effet, le porte-écuelle fréquente principalement la zone de ressac, de la surface jusqu’à un mètre de profondeur. Il est néanmoins possible de l’apercevoir plus en profondeur au milieu des rhizomes de posidonies ou encore dans les nombreuses anfractuosités qu’offre le coralligène. Mesurant au maximum 8 cm, le lepadogaster vit “à l’envers” sous les galets, le plus souvent au milieu d’éboulis. Pour résister au déferlement des vagues, il s’agrippe fermement à son support grâce à une puissante ventouse dont la formation résulte de la réunion de ses deux nageoires

ventrales. Sa tête, au-dessus de laquelle siègent deux magnifiques ocelles bleus, est volumineuse, alors que l’absence d’un pédoncule caudal affine l’animal sur sa partie postérieure. Prédateur nocturne, le lepadogaster bondit en un éclair sur les petits crustacés et mollusques dont il se nourrit. Bien que très répandu, le lepadogaster n’est que rarement observé en raison de son mode de vie. Vous l’aurez donc compris, il vous faudra soulever les galets si vous souhaitez découvrir ce grand timide !


Porte-écuelle (Lepadogaster lepadogaster) posé au creux de la main d’un plongeur
(cliché T. Vignaud).

 

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Mimétique, cette baudroie (Lophius piscatorius) se camoufle sur un fond rocheux.

Sa couronne d’excroissances tégumentaires imite à merveille les algues alentour (cliché M. Petit)

 

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Le coralligène

 

Le coralligène est une structure calcaire, façonnée au fil des siècles par les organismes, et principalement par l’accumulation d’algues encroûtantes des genres Mesophyllum ou Pseudotphylum, par exemple. Ces dernières n’apprécient pas les fortes intensités lumineuses, ce qui explique l’absence de coralligène près de la surface. Toutefois, le relief des fonds rocheux de la Côte Vermeille et la turbidité relative de ses eaux permettent aux algues calcaires de prospérer par endroits dès 20 m de profondeur, dans la zone dite circalittorale de la côte rocheuse. Ainsi, en fixant le calcium présent dans l’eau de mer et par l’accumulation de concrétions, elles y implantent lentement le coralligène. La croissance de cette bioconstruction* n’est toutefois que d’un millimètre par an en raison de la forte pression exercée par les autres organismes ; en effet, la friabilité de cette roche permet à de nombreuses espèces d’y percer facilement des trous afin de s’y loger ou tout simplement de s’y nourrir. D’autres animaux à squelette calcaire, comme la rose des mers (Pentapora fascialis) ou le corail jaune solitaire (Leptopsammia pruvoti), vont participer à l’édification et à la consolidation de cette structure en se fixant dessus. La croissance réelle du coralligène est donc le résultat de l’équilibre entre sa vitesse de construction mais aussi de destruction. Plus de mille espèces vivent dans le coralligène, ce qui en fait l’un des supports de vie les plus riches de Méditerranée. Chaque millimètre carré d’un bloc est exploité par une multitude d’algues et d’invertébrés qui se livrent une véritable guerre pour l’espace. Les grottes et anfractuosités façonnées au fil du temps par ces “roches vivantes” abritent aussi de nombreuses espèces de poissons comme le célèbre barbier (Anthias anthias) ou encore la coquette (Labrus mixtus).

 


 

Le coralligène (cliché M. Petit)

 

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Focus: L’ophiure araignée

 

(Ophiopsila aranea, Forbes, 1843)

 

En plongée, dès l’instant où vous savez qu’elle existe, il vous sera aisé d’observer l’ophiure araignée ou, du moins, une partie de son corps. Cette ophiure vit dans les petites anfractuosités qu’offrent les roches et le coralligène et dans lesquelles elle se réfugie en laissant dépasser ses cinq bras. Très proche anatomiquement des étoiles de mer, les ophiures sont constituées d’un corps en forme de disque et de cinq bras, symétrie pentaradiaire caractéristique des échinodermes. En les détournant de leur fonction première de locomotion, cette ophiure étend ses bras en pleine eau, perpendiculairement au courant, afin de capturer les particules de passage. Elle se nourrit aussi de petits animaux en balayant la roche de ses bras qui ont la particularité d’être bioluminescents. Ce phénomène consiste en la production de flashs lumineux par le biais d’une réaction chimique. De nombreux scientifiques étudient encore ce processus, mais il semblerait que cette bioluminescence permette à l’ophiure d’éloigner ses prédateurs en les surprenant. Lors d’une attaque par un poisson, l’ophiure laisserait l’un de ses bras s’arracher, et surpris par la lumière produite, le poisson s’éloignerait, laissant l’ophiure en vie. Le fort pouvoir régénérant de l’ophiure permettra au membre perdu de repousser assez rapidement.


Ces ophiures araignées (Ophiopsila aranea) étendent leurs bras pour capturer les particules en suspension

(aquarium de Banyuls-sur-Mer, Biodiversarium, cliché J. Loubet/OOB-UPMC).

 

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Focus: La crevette des gorgones

(Balssia gasti, Balss, 1921)

Pour dénicher cette crevette, il vous faudra trouver une gorgone et fouiller de près chacune de ses ramifications. Non seulement cette crevette ne mesure que 15 mm, mais encore elle se confond facilement avec le support sur lequel elle vit par sa morphologie et aussi sa coloration : les individus qui vivent sur des gorgones blanches sont généralement blancs, alors que ceux qui vivent sur le corail rouge sont orangés à rouges. Il est ainsi aisé de comprendre que cette petite crevette passe facilement inaperçue. Vivant entre 10 et 100 m de profondeur, elle se nourrit lentement des gorgones sur lesquelles elle évolue. Toutefois, en raison de la croissance constante de ces cnidaires (mais aussi de leur organisation), ce grignotage ne met pas en péril l’ensemble de la colonie dont est composée une gorgone. La deuxième espèce de crevette du genre qu’il existe en Méditerranée, Balssia noeli, fut découverte récemment par Bruce à Banyuls-sur-Mer ! Moins fréquente, elle présente un mode de vie similaire à Balssia gasti, mais n’est observée quasiment que sur le corail rouge. En comparaison à d’autres sites de Méditerranée où la faune fixée est moins abondante, ces crevettes sont assez représentées sur les fonds de coralligène de la Côte Vermeille. Toutefois, il est plus aisé de l’observer quand on sait qu’elle existe.


Crevette des gorgones (Balssia gasti) sur une anémone buissonnante (Savalia savaglia).

Sa morphologie, associée à sa coloration, rend cette petite crevette presque invisible (cliché T. Vignaud)

 

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Conclusion

 


 

La variété des fonds marins, combinée à une courantologie favorable, fait de la Côte Vermeille un littoral à l’exceptionnelle biodiversité sous-marine. La complexité de ses habitats et des interactions chimiques, physiques et biologiques donne lieu à de nombreuses études scientifiques et programmes de conservation menés en partie par les équipes de l’observatoire océanologique de Banyuls-sur-Mer. La présence de la réserve marine Cerbère-Banyuls et la création récente d’un parc marin (qui s’étend jusqu’aux profonds canyons méditerranéens) confirment l’importance de la préservation des fonds marins et des espèces face aux agressions anthropiques. Une grande partie de cette riche diversité est visible de tous… dès lors que l’on s’immerge un peu. Toutefois, vous l’aurez compris, il vous faudra chercher et être patient pour avoir la chance d’observer les plus timides de ces espèces ! 

 


 


 

Remerciements


L’auteur tient à remercier Thomas Vignaud, Morgan Petit, Montse Grillo, Lionel Feuillassier, Rémi Pillot et Pascal Romans pour leurs photographies ou relectures. Merci à Raphaël Lami (UPMC), maître de

conférences à l’observatoire océanologique de Banyuls-sur-Mer, pour ses corrections et conseils avisés.


Pour en savoir plus

 

L'olivier: le ferment symbolique de la Méditerranée


Aude Harlé, Maitre de Conférences en Sociologie

Université de Perpignan Via Domitia, département de sociologie, 52 avenue Paul Alduy 66860 Perpignan Cedex 9

Un deuxième article sur l'olivier a été publié sur ce site : 2ème article en cliquant ici.


Olivier et Méditerranée sont indissociablement liés. Que l'on parle de culture, d'histoire, de société, de religion, de production, d'agriculture, de commerce maritime, de paysages, de cuisine, de santé, d'esthétisme, l'olivier est présent comme marqueur d'un milieu spécifique. Il est ainsi possible d'associer civilisation méditerranéenne et civilisation de l'olivier. Orientale ou occidentale, la Méditerranée est la terre de l'olivier. Il est même possible d'inverser la formule : l'olivier est le ferment symbolique de la Méditerranée. L'olivier est ainsi un lien, un ciment qui rapproche les cultures, les pays, les habitants.


1. L'olivier un lien inter méditerranéen


Le bassin méditerranéen est le berceau de l'olivier et l'olivier est un ferment de la civilisation méditerranéenne. D'Occident ou d'Orient, d'hier ou d'aujourd'hui, commerçant ou paysan, artisan ou artiste, cuisinier ou médecin, musulman, juif ou chrétien, le méditerranéen est indissociablement lié à l'olivier et à son huile. L'olivier est un lien entre toutes les civilisations, les peuples, les cultures ou les religions de la Méditerranée.


1-1. Un ferment historique


Aussi loin que l'on remonte le temps, l'histoire de la Méditerranée est indissociablement associée à la culture de l'olivier et à sa transformation matérielle et symbolique. L'olivier a traversé le temps ou plutôt a forgé le temps et le destin des hommes méditerranéens de tous les pays et de tous les temps.


L'origine du mot est ainsi particulièrement éclairante. Transmis à l'Occident par les romains, le mot olivier vient du grec mais ceux-ci l'avaient eux-mêmes emprunté à une langue pré-indoeuropéenne. Les linguistes ont remonté son origine au terme « Elaiwon », devenu « Elaia » chez les grecs antiques, « olea » chez les romains, l'arbre est toujours désigné à partir d'une même racine, commune à toutes les langues ce qui est particulièrement rare. Cette unité n'est pas surprenante. Produit de la terre, don de Dieu pour les religions, produit et matière première du travail humain, l'olivier est à la fois la nature et la culture de la Méditerranée.


Toutes les civilisations et toutes les religions méditerranéennes font de l'olivier un constituant du sacré et de l'huile d'olive signe d'union ou d'appartenance. Dans la bible, l'olivier est le constituant de l'arche de Noé et c'est un rameau d'olivier que la colombe présente à Noé. L'olivier fut le seul arbre de la création qui survécut au déluge. L'olivier est ainsi le symbole de la réconciliation entre Dieu et l'Homme mais aussi entre l'Homme et la nature pour les trois religions du Livre qui sont nées et se sont implantées autour de la Méditerranée. C'est en bois d'olivier que Joseph fabriqua le berceau de Jésus et c'est sur une croix en bois d'olivier qu'il meurt pour réconcilier Dieu et les Hommes. C'est au Mont des Oliviers que Jésus se recueille avant d'accepter son calvaire qui assure le salut à l'humanité. Aujourd'hui, tout catholique débute et termine sa vie chrétienne par le baptême et l'extrême-onction, sacrements dont l'onction se fait avec le saint-crème à base d'huile d'olive. Dans la tradition rabbinique, le « miracle de la fiole d'huile d'olive », permit l'éclairage prolongé du temple reconquis. Hanouca, la fête religieuse la plus célébrée perpétue cette importance de l'huile d'olive et son association à la lumière par l'allumage du chandelier. Dans le Coran, l'olivier est un arbre béni, symbole de l'homme universel. Il est l'axe du monde, mais aussi, associé au figuier, il tient le rôle d'arbre sacré du Paradis. L'huile d'olive est la divine source de lumière, servant de guide aux hommes.


Mais l'olivier était déjà un symbole religieux dans les religions polythéistes.


Des peintures égyptiennes montrent le pharaon Toutankhamon la coiffe ceinte d'une couronne d'olivier, symbole de la justice du dieu-roi. Pour assurer que le dieu Râ garde vivantes les lampes de son sanctuaire censé garantir le retour de la lumière après l'obscurité de la nuit, Ramsès III fit planter des oliviers en offrande au dieu. C'est aussi de la déesse Isis, épouse d'Osiris, que les hommes tenaient le savoir permettant de cultiver l'olivier. Dans la Grèce antique, lorsque Athéna, déesse de la sagesse affronte Poséidon pour la possession de l'attique, Zeus, médiateur d'un conflit sans issue leur demanda de choisir une offrande à l'Acropole pour les départager. Le vainqueur serait celui qui proposerait l'offrande la plus utile au peuple. Poséidon offrit une source d'eau salée, Athéna proposa l'olivier. Zeus choisit l'olivier qui scella la victoire d'Athéna qui devient maître de l'attique tandis que Poséidon était relégué dans les mers et océans. L'olivier devint ainsi le symbole de la victoire mais surtout de la paix et de la prospérité de l'Attique voulues par les dieux. Dans la Rome antique, l'Olivier est un attribut de Minerve et est aussi symbole de victoire et de paix. Lors de fêtes annuelles de Minerve, le vainqueur de la grande course à pied est couronné de rameaux d'olivier et reçoit une jarre d'huile d'olive comme récompense.

Oliveraie au Jardin méditerranéen du Mas de la Serre

Image 1 : Oliveraie au Jardin méditerranéen du Mas de la Serre

 


1-2. L'union de la nature et de la culture, du paysan, de l'artisan et du commerçant


Don de Dieu pour les religions, l'olivier est pour tous un produit naturel du milieu Méditerranéen. Domestiqué par l'homme, transformé par son travail, il deviendra aussi la source d'une économie prospère.
La présence d'oliviers sauvages est attestée en Asie Mineure avant la révolution néolithique et l'olivier préexistait donc à l'agriculture. Il existe ainsi à l'état naturel dans le milieu méditerranéen, ce qui montre l'adéquation parfaite de l'arbre avec son relief, son climat et ses sols. Dès l'an 3 000 avant Jésus-Christ, l'olivier est cultivé en Phénicie (l'actuel Liban), en Syrie et en Palestine ce qui en fait l'un des plus anciens produits de l'agriculture et du travail de la terre. En Crète, sous le règne du roi Minos en 2500 avant JC, des tablettes en argile expliquent un procédé d'extraction de l'huile d'olive. La transformation de l'olive apparait ainsi comme une des premières activités de transformation des produits agricoles. Depuis, toutes les agricultures méditerranéennes font de l'olivier et de l'huile d'olive une production de choix, même si, l'agriculture catalane contemporaine a considérablement réduit sa place. Il occupe aussi une place importante au niveau des paysages.


L'huile d'olive sera aussi le ferment de l'artisanat méditerranéen. Même si les poteries préexistent à l'agriculture, on a retrouvé au Japon des poteries du XIIème siècle avant JC, c'est pour recevoir, conserver et transporter l'huile d'olive que les crétois fabriquèrent les premières amphores méditerranéennes. L'olivier est ainsi la source du développement de l'artisanat méditerranéen et le demeure encore aujourd'hui. Certes la vocation a changé, mais aujourd'hui, les poteries de décorations sont souvent décorées avec des rameaux d'oliviers ou des olives et les objets de souvenir sont fabriqués avec du bois d'olivier.


L'olivier fut aussi à l'origine du commerce méditerranéen. Le transport et le commerce de l'huile d'olive furent la source du prestige et de la richesse des marchands phéniciens. A son tour, ce commerce favorisa l'expansion et la généralisation de la culture de l'olivier et de la fabrication de l'huile d'olive dans tout le bassin méditerranéen. Grâce à l'irrigation, les carthaginois permirent la culture de l'olivier en Afrique. « Les romains prient la suite de ces échanges à une plus grande échelle, comme le démontre un important gisement archéologique découvert en 1972 au pied de la route Béart dans le port de Port-Vendres, par l'archéologue sous-marin perpignanais Dali Colls. L'épave, désignée sous le nom de Port-Vendres II, était celle d'un navire de charge romain transportant des lingots d'étain et des amphores de vin et d'huile en provenance de Bétique, l'actuelle Andalousie » 1.

 

1-3. De l'agriculture à la culture


Au-delà de l'agriculture et de l'économie, l'olivier est devenu le symbole de la culture méditerranéenne mais aussi un marqueur de l'influence de cette culture dans le monde.


L'olivier joue un rôle de premier plan dans la littérature, la philosophie et la peinture méditerranéenne. Les récits de l'Iliade et l'Odyssée. C'est dans un lit d'olivier qu'Homère fait dormir pénélope et Ulysse et c'est dans ce lit qu'elle attend son mari. La massue d'Hercule est en bois d'olivier et c'est avec un pieu taillé dans le bois d'olivier qu'Ulysse triomphe du Cyclope. Jean Cocteau souligne quant à lui la permanence et le mystère de l'olivier : « Il n'est pas simple de faire disparaître l'olivier. C'est un songe d'arbre, une essence d'arbre et, de plus un des travestis de Minerve… »2.


L'œuvre de Platon est indissociable de l'olivier à l'ombre duquel il enseignait la philosophie à ses disciples. Van Gogh, Renoir et Dali furent aussi très influencés par l'olivier et admirateurs de sa nature et de son influence sur la culture.

Au-delà du bassin méditerranéen et de la culture occidentale, la valeur symbolique de l'olivier est devenue universelle.
Pour le monde entier, l'olivier est devenu le symbole de la paix. Le sceau de l'ONU porte une branche d'olivier, rien ne saurait plus marquer son universalité. Symbole de la Méditerranée, l'olivier devient ainsi le signe de l'importance universelle de la civilisation méditerranéenne.


2. L'olivier un lien social.


Patrimoine commun de toutes les cultures et de toutes les économies méditerranéennes et aujourd'hui symbole universel de la paix entre les hommes, l'olivier est aussi un lien social qui a structuré les paysages, les activités économiques et la vie sociale des méditerranéens.


2-1. Le fruit du travail des hommes et des femmes


Don de la nature méditerranéenne, l'olivier est pourtant devenu à la fois le produit et la source du travail des hommes.
Il n'est qu'à se promener dans le monde méditerranéen pour voir comment les paysages sont marqués par la culture de l'olivier. Des champs d'oliviers des plaines grecques aux cultures en terrasses des rives françaises de la Méditerranée, la culture de l'olivier a non seulement forgé des paysages et procuré une activité humaine très importante, il a aussi assuré la conservation des paysages et de la richesse de la terre. Si l'oliveraie demande beaucoup de travail humain, elle est par contre économe en eau et ne demande que rarement une irrigation dans les régions particulièrement arides comme dans le Haouz de Marrakech. Aujourd'hui cependant, la volonté d'augmenter le rendement et la grosseur des fruits mais aussi le réchauffement climatique et la sécheresse accrue qu'il implique, entraînent le développement de l'irrigation que ce soit en Crète ou en Andalousie.


Outre les plantations et l'entretien de l'arbre, la récolte de son fruit tient aussi une place importante dans l'activité humaine méditerranéenne et dans les techniques agricoles. En Méditerranée, comme les moissons ou la fenaison ailleurs, la récolte de l'olivier rythme la vie annuelle. Bien avant la maturité du fruit, il faut préparer le sol pour faciliter la cueillette et pour garantir la qualité du fruit. En Catalogne, en juillet août, l'herbe est sarclée, le sol est débarrassé des pierres qui pourraient blesser le fruit. L'herbe sèche arrachée et les pierres servent à construire des rebords qui retiennent l'eau et éviteront aux fruits tombés de glisser sur les pentes du terrain. La date de la cueillette des fruits varie selon les pays et les traditions et est souvent source de débats. La succession des travaux est cependant toujours la même. La récolte commence par le ramassage des premiers fruits tombés naturellement à terre à cause du vent. Ensuite, il faut cueillir les fruits restés dans l'arbre jusqu'à parfaite maturité, en décembre ou janvier dans notre région. Traditionnellement, la cueillette se fait par gaulage et il faut ensuite ramasser les fruits tombés au sol mais le peignage demeure car il garantit une qualité supérieure du fruit. Aujourd'hui, l'olivaison se fait aussi de manière mécanique pour faire tomber les fruits par vibrations mais le travail demeure essentiellement manuel et représente une source d'emplois très importante.


Une fois le fruit récolté, il faut fabriquer l'huile et cela va occuper une autre plage de l'activité humaine qui peut durer jusqu'au printemps. La production des olives de table représente une petite part de la production et est concentrée dans des régions bien délimitées : province de Séville, rives de la mer de Marmara en Turquie et le Haouz de Marrakech. Elle permet le développement de conserveries et un commerce sources de travail et de revenus. C'est la production d'huile qui absorbe la plus grande partie de la production et représente l'essentiel de l'apport économique et commercial de la culture de l'olivier. Meules et pressoirs permettent la production de l'huile et cette activité demeure souvent artisanale même si des moulins industriels commencent à se développer.
Toute cette activité oléicole a marqué la vie quotidienne des gens et a constitué le ciment de la vie sociale méditerranéenne.

Branche d'olivier en fleur

Image 2 : Branche d'olivier en fleur


2-2. Le ciment de la vie sociale


Dans les civilisations agricoles, le travail de la terre et les récoltes fondent la propriété des sols, la hiérarchie et les rapports sociaux et rythme l'activité mais aussi toute la vie sociale et les festivités.
La conjugaison du relief méditerranéen et de la valeur symbolique de l'olivier et de l'huile d'olive, du respect qui leur est associé font que le travail de l'olivier a toujours été marqué par une grande attention et un soin particulier qui ne se conjugue pas avec l'industrialisation de l'agriculture. L'huile d'olive est un produit noble qui nécessite des techniques importantes. De ce fait, l'olivier est encore aujourd'hui l'affaire de petites exploitations agricoles. Même en Andalousie, où les autres cultures sont le fait de grands propriétaires terriens, la culture de l'olivier demeure le fait de petits agriculteurs. Le travail familial demeure donc la part essentielle même si le salariat saisonnier est indispensable pour la récolte du fruit.


Ce caractère familial de l'activité agricole a favorisé le maintien d'une paysannerie relativement importante et limité l'exode rural dans les régions ostréicoles. Elle a sans doute aussi favorisé une transformation du produit dans de petites entreprises et évité une concentration industrielle qui a marqué la production animale ou céréalière. Il est vrai qu'en Andalousie mais aussi en Grèce ou en Turquie, la production de l'huile a connu une certaine concentration. Cependant, celle-ci a été plus tardive que dans d'autres productions et n'a pas eu le temps de se généraliser avant que la quête de produits sains, authentiques, bio ne revienne à la mode. Le retour en vogue à de petits moulins a donc été engagé avant que la production traditionnelle n'ait détruit le tissu artisanal.


La récolte comme le pressurage des fruits puis la conservation de l'huile donnaient lieu à du travail collectif. Toute la famille y participe et la solidarité entre familles demeure importante. C'est donc l'occasion de se rassembler et de faire la fête ensemble. Cet aspect n'est pas spécifique à l'olivier et à la Méditerranée, mais il marque l'encrage de l'olivier dans les mentalités et les pratiques sociales.


2-3. L'olivier : art de vivre et qualité de vie


Si l'olive rythme la vie et les fêtes méditerranéennes, elle est aussi de toutes les fêtes. Elément essentiel de l'alimentation et des plaisirs de la table, l'olive est aussi une source de bien-être et de santé pour les habitants de la Méditerranée.


De l'apéritif au plat principal, l'olive est présente dans tous les repas de fêtes méditerranéens. Tapas de l'apéritif espagnol, anti-pastilles italiennes, olives aux anchois catalanes, olives à la grecque, il n'y a pas d'apéritif méditerranéen sans olive. Tout plat de fêtes est à base d'olives. Boules de picolats catalans, tajine marocain, tapenade marseillaise, mozzarella à la tapenade d'olives d'Italie, salades méditerranéennes, été comme hiver, l'olive est présente.


Toute cuisine méditerranéenne est à base d'huile d'olive.


Le parfum de l'olive est donc à la fois associé à la bonne cuisine et à la fête de famille, aux réunions d'amis, à tous les bons moments de la vie. Elle marque le goût et l'odorat, tous les sens méditerranéens. Elle est forte, puissante et impose sa présence. L'huile d'olive a ainsi un goût plus prononcé, plus caractéristique que les autres huiles.

Aujourd'hui, la consommation d'huile d'olive déborde largement le milieu méditerranéen en lien avec la quête d'authentique et de qualité diététique qui s'est généralisée.


Ceci interroge sur le risque aussi de l'épuisement de la ressource ou, pour le moins, d'une transformation de la culture de l'olivier. La demande mondiale croissante risque de distinguer l'olivier de son terroir méditerranéen et surtout se pose la question de l'industrialisation de sa production et de sa transformation et d'une commercialisation spéculative. Cette industrialisation est déjà en marche en Espagne. A l'inverse, un autre risque existe : la relative rareté face à une demande croissante provoque une augmentation du prix. L'huile d'olive peut devenir un produit de luxe dont seraient privées les familles modestes.

L'olive c'est le plaisir et la fête, c'est aussi la santé et la beauté. Un proverbe catalan dit : « l'oli d'oliva-tot mal esquiva » (l'huile d'olive tout mal évite)3 .


Ce proverbe se retrouve presque à l'identique dans toutes les civilisations méditerranéennes. L'olivier apparaît comme une panacée. Les propriétés médicinales qui lui sont associées sont illimitées et il est impossible de les citer toutes. Guérison, prévention, maux physiques ou maux psychologiques, il y a toujours un produit de l'olivier pour apporter une amélioration de la santé. Les « médecines populaires » dites aujourd'hui alternatives font de l'olivier une source de santé et de jouvence. Plus surprenant, de l'Antiquité à nos jours, toutes les médecines officielles et scientifiques lui reconnaissent des vertus particulières. Ainsi la science a prouvé que l'huile d'olive est un anti oxydant efficace, un anti cholestérol, et qu'il possède donc bien les vertus de jouvence et de prévention de la santé que lui prête la tradition populaire. Les études scientifiques ont prouvé que le régime crétois est source de l'espérance de vie maximale grâce à l'utilisation généralisée de l'huile d'olive.


L'olivier apparaît ainsi comme un arbre typique qui modèle le paysage et son fruit comme un aliment authentique qui assure le plaisir de vivre et la santé aux hommes. Avant la mode du bio, l'olive avait toujours gardé la qualité de sa production et les hommes avaient apprécié sa qualité et son authenticité. La prégnance historique des vertus de l'olive est telle que la distinction entre ses bienfaits réels et la confiance qu'elle suscite est sans doute difficile, la médecine intégrant d'ailleurs des influences culturelles.


De la femme égyptienne de l'Antiquité à la femme actuelle en passant par les athlètes de la Grèce antique, de la Turquie à l'Espagne et de la côte française au Maghreb, du savon de Marseille au produit de luxe de la cosmétique moderne, pour la peau ou pour les cheveux, l'huile d'olive a toujours été présente dans le soin du corps. Souvent transmis par la tradition orale des familles méditerranéennes, les qualités et les propriétés cosmétiques de l'olive ont été récupérées et intégrées dans la cosmétique spéculative moderne. Ici aussi, le pouvoir presque divin de l'olive et son utilisation scientifique et commerciale sont étroitement liés. Secret de femmes pendant des millénaires, les propriétés réelles ou supposées de l'olive sont devenues produit du laboratoire scientifique moderne. Dans tous les cas, l'olive reste le symbole de la propreté et de la beauté des méditerranéennes et des méditerranéens.


Nature ou culture, paysage naturel ou humanisé, mythologie ou science, croyance ou savoir, passé et présent, beauté ou santé, l'olive transgresse toutes les frontières pour s'imposer comme l'unité immémoriale de la Méditerranée. D'Orient ou d'Occident, du Nord ou du sud, quelque soit le peuple dominant, la religion, la culture, la Méditerranée est le royaume de l'olivier et l'olivier est le symbole de la Méditerranée. Au-delà, sans doute par ce lien qu'il crée entre les peuples méditerranéens, l'olivier s'est imposé comme le symbole universel de la paix et de la prospérité des peuples. Cette histoire, cette influence mondiale, la croyance des peuples et les preuves de la science, préserveront-t-elles l'olivier et son fruit des risques de la mondialisation libérale qui dissocie les produits de leurs territoires, les cultures de leurs civilisations, les qualités naturelles et nutritives de l'intérêt financier ? L'olivier ne peut pas se réduire à un produit folklorique ou une source de profit.

 

1: Oli : L'olivier dans les Pyrénées Orientales, ouvrage collectif, éditions Trabucaire, 2007, page 12.
2: In « Oli : L'olivier dans les Pyrénées orientales », ouvrage collectif, éditions Trabucaire, 2007, page 145.
3: Oli, l'olivier dans les Pyrénées Orientales, page 33. Op cite.

 

Pour en savoir plus :


-    En France, Drôme provençale, le Musée de l'olivier de Nyons : www.guideweb.com/musee/olivier/
-    Musée en ligne : www.museodellolivo.com (musée italien proposant une visite virtuelle en langue française)


Bibliographie :

- Ouvrage collectif : Bertrand RIEU, Alexia ROSSEL, Patrick. LLENAS, Christian. PINATEL et Denis OLIVIER, Bénédicte et Michel BACHES, Daniel DEYCARD, Eliane THIBAUT-COMELADE, Séverine CASASAYAS et Paul MIGNON. Pour les photographies : Paul PALAU et pour les illustrations Alexia ROSSEL : Oli ; L'olivier dans les Pyrénées Orientales, Editions Trabucaire, 2007.
- Jean PAGNOL, L'olivier, Editions Aubanel, 1975.
- Gilbert BENHAYOUN et Yvette LAZZERIE, L'olivier en Méditerranée : du symbole à l'économie, Editions L'Harmattan, 2007.
- Frédéric TERRAL, La domestication de l'olivier en Méditerranée nord occidentale, thèse soutenue à Montpellier en 1997.
- Claude GENDRE, Histoire de l'olivier en Roussillon, Editions Trabucaire, 2003.
- Marie-Claire AMARETTI Le pain et l'huile dans la Grèce antique. De l'araire au moulin, Paris, Editions Belles Lettres, 1986.
- Pierre LAURENCE et Alexia ROSSEL, Le retour de l'olivier, retour sur l'olivier, Etudes Héraultaises hors série, 2009.
- ROSSEL Alexia, Le renouveau de l'olivier en Hérault entre ville et campagne, Etudes Héraultaises hors série, 2009.
- Laurent-Sébastien FOURNIER, Fêtes thématiques et concours dédiés aux produits oléicoles en France méditerranéenne : aspects historiques et ethnologiques, Etudes Héraultaises hors série, 2009.
- Jean-Pierre BRUN, Le vin et l'huile dans la Méditerranée  antique : viticulture, oléiculture et procédés de fabrication, Paris Editions Errance, 2003.

L'Olivier: un exemple concret de l'histoire des rapports de synergie

non sans tension entre biodiversité et société


Eliane Le Dantec, Maitre de Conférences en Sociologie

Université de Perpignan Via Domitia, département de sociologie, 52 avenue Paul Alduy
66860 Perpignan Cedex 9


Un autre article sur l'olivier a été publié sur ce site : 1er article disponible en cliquant ici.


Dans la littérature, l'olivier est abordé assez systématiquement à partir de deux thématiques privilégiées : sa symbolique immémoriale et son économie millénaire. Il est d'ailleurs intéressant de noter qu'aujourd'hui ces deux thématiques, loin de s'exclurent, se combinent pour valoriser un progrès continu sous contrôle. C'est ainsi que la symbolique immémoriale de l'olivier source de paix et d'éternité, de vie et de lumière est réinvestie par les formes modernes de son économie millénaire en source de qualité et de compétitivité, de goût et de plaisir.


La mise en mots de l'olivier – l'une des grandes figures de la biodiversité dans le bassin méditerranéen1 – reflète particulièrement bien l'histoire de notre manière occidentale d'aborder les rapports nature/culture et, en conséquence, la compréhension que nous avons de l'auto-éco-organisation du vivant et de son inscription dans notre propre organisation humaine (MORIN, 2011). Par contre, le travail et les travailleurs de l'olivier, comme ses usages/consommations et ses usagers/consommateurs, sont généralement absents de cette mise en mots.


Le travail en train de se faire pour parvenir à une oléiculture diversifiée et de qualité, qui plus est, préoccupée de développement durable telle qu'on la vante actuellement reste largement opaque. Il en est de même de la cohabitation contemporaine, dans ses ressorts tant subjectifs qu'objectifs, entre l'olivier organisme végétal et l'homme usager/consommateur. Nos lectures ne nous apprennent pas grand chose sur la façon et le degré dont la symbolique immémoriale de l'olivier imprègne le « travailler » (de la plantation à la commercialisation en passant par la transformation) et les usages/consommations qui en découlent. Nos lectures laissent dans l'ombre l'influence de cette symbolique de l'olivier dans la construction du rapport des travailleurs et des usagers/consommateurs à la biodiversité. Nous n'avons pas de connaissances de l'impact, sur ce rapport, d'une économie millénaire renouvelée, affirmant relever les défis de la mondialisation tout en revendiquant apporter sa contribution à la préservation de notre environnement naturel (BENHAYOUN et LAZZERI, 2007).


Comme cela peut être fait pour tout « travailler » et tout « usage/consommation », il nous paraît intéressant, ci-après, de relever quelques points susceptibles d'interroger les modalités à travers lesquelles ceux propres à l'olivier, à la fois, agissent sur l'état de la biodiversité et conditionnent le niveau de bien être humain. En partant de l'olivier, la réflexion à laquelle nous souhaitons contribuer est que le maintien de la biodiversité et la recherche d'un bien être humain vont de pair, que la finalité écologique ne peut être isolée des autres finalités de la vie en société comme la recherche de la qualité de vie, de l'égalité, de la liberté et de la sociabilité solidaire (GENEREUX, 2009) ; à condition, bien sûr, d'envisager l'efficience écologique et l'efficience sociale de manière indissociable.

Olivier au Jardin méditerranéens du Mas de la Serre

Olivier au Jardin méditerranéen du Mas de la Serre


L'OLIVIER : UN RÉVELATEUR DE L'HISTOIRE DES RAPPORTS ENTRE NATURE ET CULTURE


Le lexique propre à la thématique de la symbolique immémoriale de l'olivier s'enracine dans une conception de la nature dotée d'une disposition longtemps incontestée à distribuer avec équité entre les humains et les non-humains « le foisonnement des habiletés techniques, des habitudes de vie et des manières de raisonner » (DESCOLA, 2005). Il a longtemps relevé d'une mise en ordre du monde où la nature, à la fois et sans partage, unifie les choses les plus disparates et fixe la fonction de chacune.


Lors de la création du monde, telle qu'elle est relatée par la Genèse, l'olivier est « l'Arbre premier ». Fruit d'un double acte divin de création et de nomination, l'olivier est déterminé par des qualités qui participent à l'élaboration, via des images et des sentiments, de la vision que les humains se font du monde et qui, contextualisées et non sans ajustements, se transmettent de génération en génération.


Conforté par son statut d'« Arbre premier », l'olivier est devenu emblématique d'un ensemble de qualités positives variant selon les lieux et les moments. Retenons par exemple que l'olivier symbolise :


- la paix, la réconciliation et la bénédiction dans la religion chrétienne,
- la lumière qui brille et qui guide les hommes dans la religion musulmane,
- la renaissance, l'espoir, la lumière et la chaleur dans la religion juive.


Outre d'être à l'épicentre des représentions du monde élaborées par les trois grandes religions monothéistes, l'olivier symbolise également :


- la paix, l'abondance, la gloire et le triomphe chez les Grecs,
- la force au Proche Orient,
- un antipoison en Chine méridionale,
- la réussite sociale au Japon.


Nous le constatons, la symbolisation de l'olivier renvoie autant à des pratiques permises par l'usage notamment de son huile (source de lumière et de chaleur ou de vertus thérapeutiques) qu'à des valeurs aux connotations diverses (la paix, la réconciliation, la renaissance, l'espoir, la gloire, le triomphe, l'abondance, la réussite), les unes et les autres souvent imbriquées. Cette symbolisation s'est adaptée à la substitution de l'ordre temporel historique à l'ordre temporel immémorial.


Ainsi, à partir du 16ème siècle, alors que la nature devient un domaine d'objets régis par des lois autonomes établies par la pensée scientifique, comme les autres organismes vivants, l'olivier rencontre certes la créativité des activités humaines contribuant à sa valorisation comme ressource mais aussi leur arbitraire dont les effets négatifs sur la biodiversité sont juste discrètement suggérés dans la dimension développement durable qu'il convient, depuis peu de temps, de prendre en compte.


C'est dans ce contexte contradictoire que l'économie millénaire de l'olivier se modernise en décuplant et rationalisant ses potentialités. L'organisation humaine, forte de sa capacité culturelle à décrire l'ordre de la nature, lui impose ses prescriptions sans véritablement appréhender le risque d'épuisement de la nature. L'assise particulièrement résistante de la symbolisation de l'olivier dans le registre éthique l'emporte toujours largement dans les imaginaires sociaux, empêchant d'envisager les menaces qui peuvent peser sur son existence comme composante de la biodiversité ; ce d'autant que dans ses formes les plus récentes, son économie nous promet santé et jeunesse2 , se conformant ainsi aux codes contemporains d'un « bonheur (avant tout) consommable » (LIPOVETSKY, 2006).


Les études les plus récentes traitant de l'économie de l'olivier mettent surtout en avant les dispositions permettant l'amélioration de la qualité des productions afférentes afin de garantir au mieux leur compétitivité. Le leitmotiv prégnant qu'est la recherche concomitante de qualité et de compétitivité des produits ne fait que peu de place – voire aucune – à des démarches susceptibles de penser la qualité comme moyen de préserver l'olivier, d'une part, comme composante de la biodiversité et, d'autre part, comme élément du « bien faire son travail » dans les règles de l'art dont l'un des critères d'évaluation pourrait être justement sa contribution au maintien de la biodiversité. En s'engageant dans de telles démarches, il nous paraît possible d'ouvrir une réflexion sur ce que pourrait être une « compétence au souci de la biodiversité » en situation de travail et de consommation.


L'OLIVIER, SES « TRAVAILLER » ET USAGES/CONSOMMATIONS : DES ENJEUX ÉCOLOGIQUES ET SOCIAUX A IDENTIFIER


Ainsi que nous l'avons mentionné ci-avant, pour procéder à cette identification, la littérature disponible ne nous est pas d'un grand secours. Par contre, notre sensibilité professionnelle aux méthodes de la sociologie nous autorise à tenter d'isoler et d'articuler les axes de réflexion requis par cette identification afin d'en faire la trame d'un guide d'entretien semi-directif dont la passation serait destinée à des travailleurs de la filière oléicole dans sa diversité de métiers et de fonctions aussi qu'à des usagers/consommateurs des produits issus de celle-ci, des plus bruts aux plus transformés. Dans cette optique :


Tout d'abord, il nous paraît important de pouvoir repérer la présence du lexique propre à la symbolique immémoriale de l'olivier dans la manière de dire leur « travailler » et leur « usage/consommation » par les travailleurs de la filière oléicole et les usagers/consommateurs des produits de cette filière. Ainsi :


- quels en sont les mots phares ?, à quelles pratiques et valeurs renvoient-ils en priorité ?, la définition qu'ils en donnent relève-elle de l'explicite ou de l'implicite ?, , qu'en est-il de son ampleur ?,
- avec quels mots du lexique moderne de l'économie millénaire de l'olivier cohabitent-ils ?, quelle est le poids respectifs des deux lexiques ?, sur quels aspects et valeurs s'opposent-ils et/ou se combinent-ils ?…
- quels sont les mots du lexique contemporain de l'écologie présents dans les discours recueillis et avec quelle ampleur ?, comment s'articulent-ils aux mots des deux autres lexiques au regard de leur capacité à constater les mauvaises pratiques d'aujourd'hui et à en prescrire les bonnes pour demain ? ces mots ont-ils une dimension prescriptive en termes de « bien faire », de « ce qui devrait être fait »…


Ensuite, sur la base des informations regroupées lors de cette première étape de repérage lexical, outre de pouvoir mesurer la plus ou moins grande étendue en quantité et en qualité des lexiques de référence, il conviendra de saisir l'opportunité de pouvoir faire un point analytique sur le degré de compréhension que les enquêtés, qu'ils soient travailleurs de la filière oléicole ou usagers/consommateurs des produits de celle-ci, ont de l'auto-éco-organisation du vivant et de son inscription dans notre propre organisation humaine. Notamment, il conviendra de vérifier :


- s'ils pensent ou non les modalités et les enjeux actuels de la cohabitation entre l'olivier organisme végétal et l'homme usager/consommateur : si oui, en quels termes,
- s'ils pensent ou non la recherche de la qualité de vie comme un objectif des sociétés humaines ; s'ils la pensent, comment la définissent-ils et quelles sont les conditions de son effectivité,
Notre idée est de pouvoir apprécier jusqu'à quel point des personnes en contact, via leur travail ou leurs usages/consommations, avec l'une des plantes emblématiques du bassin méditerranéen qu'est l'olivier :
- parviennent à relier des enjeux de biodiversité et des enjeux de bien être humain dans une même vision du monde en train de s'élaborer,
- participent à la construction d'un nouveau métarécit fédérateur où la préoccupation conjointe pour le présent et le futur de l'environnement naturel et de la société s'impose comme décisive politiquement et culturellement.

Fleurs d'Olivier

Fleurs d'Olivier


Au plan descriptif, la finalité de notre démarche est de commencer à penser la question de la biodiversité comme paramètre incontournable de l'évaluation des sociétés humaines sous l'angle du « bien faire société » et, en conséquence, sous l'angle du « bien faire son travail » comme du « bien consommer » au sens d'une consommation vecteur de confort de vie mais aussi d'efficacité écologique et sociale. Au plan prescriptif, elle repose sur le point de vue suivant lequel l'impératif du maintien de la biodiversité pour la survie des sociétés humaines suppose, non pas une rupture radicale avec le développement, mais l'ouverture d'une réflexion de fond sur le type de développement le plus propice, à la fois, à la nature et à la société, la nature étant dans la société et la société dans la nature au sens d'un fait devenu intangible au fil de l'évolution.

 

1- En 2006, le bassin méditerranéen concentrait 90 % des 900 millions d'oliviers cultivés : 309 millions en Espagne, 238 en Italie, 170 en Grèce, 72 millions au Portugal et 7 millions en France (BENHAYOUN et LAZZERI, 2007).

2- Les potentialités de l'olivier en cosmétique semblent élevées ; ses composants anti-âge sont considérés comme particulièrement prometteurs dans ce domaine (la vitamine A en tant que régénérant cellulaire ou encore la vitamine E et ses vertus anti oxydantes).


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES


BENHAYOUN, G., LAZZERI, Y. 2007, L'olivier en Méditerranée. Du Symbole à l'économie, Paris, l'Harmattan.
DESCOLA, Ph. 2005, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard.
GÉNÉREUX, J. 2008, La dissociété, Paris, Points Essais, Le Seuil.
LIPOVETSKY, G. 2006, Le bonheur paradoxal. Essai sur la société d'hyperconsommation, Paris, Gallimard.
MORIN, E. 2011, La voie. Pour l'avenir de l'humanité, Paris, Fayard.

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